Le Pensionnat des jeunes filles perverses – 1973 – Norifumi Suzuki

Le Pensionnat des jeunes filles perverses - 1973 - Norifumi Suzuki

Une prison pour jeunes filles

Panique au pensionnat des bonnes espérances, les délinquantes, citoyennes modèles en devenir, décident de se rebeller contre l’autorité de cette véritable institution corrompue et misérable jusqu’au bout, digne représentante de l’état de cette société japonaise d’époque. Car ce pensionnat fait la fierté de tous, on y envoi les délinquantes pour les mater et en faire d’honnêtes femmes qui pourront contribuer honorablement à leur patrie, enfanter et servir les maris fatigués après une longue journée de soumission salariale. D’ailleurs, il s’avère important de noter, pour l’honneur du pays, qu’il s’agit d’un établissement lancé par le Président en personne. Les apparences sont trop belles pour ne pas exploiter toutes les failles visibles de cet endoctrinement massif masquant avec peine la violence et les humiliations quotidiennes que subissent les jeunes femmes, mais aussi les véritables intentions d’un vice-proviseur opportuniste pensant avant tout à sa carrière, quitte à devoir se marier par intérêt.

Au niveau de l’enseignement, il ne faudra pas s’étonner de voir l’intérêt de ces jeunes femmes qui n’hésitent pas à concrétiser leurs leçons sur leurs camarades, semblant prendre véritablement à cœur les cours. C’est ainsi que la salle de chimie s’improvise salle de torture et d’expérimentations diverses, endroit où certaines brisent la vie des autres par simple plaisir machiavélique, par pure satisfaction d’abuser d’un pouvoir ou d’une force. Pendant que les victimes crient, les cours se poursuivent calmement, on y enseigne l’anglais avec un fort accent japonais, les élèves travaillent. Un montage alterne les deux situations, on en déduit que quoiqu’il se passe, ces jeunes femmes sont amenées à être étouffé par tant d’endoctrinement.

Le Pensionnat des jeunes filles perverses - 1973 - Norifumi Suzuki

Après 25 ans de loyaux et honnêtes compromis, ce pensionnat et son administration vont devoir affronter leur responsabilité, notamment dans la récente mort d’une élève, la police parle d’accident en rangeant une liasse de billets dans sa poche quand on sait qu’il s’agit d’un meurtre. Fait remis en cause par l’arrivée de trois nouvelles élèves, qui intègrent le pensionnat, dont une chef de gang réputée dont la défunte n’était rien d’autre que son bras droit, ensemble elles sont prêtes à faire tomber le pensionnat sans se plier aux règles abjectes imposées.

Le Pensionnat des jeunes filles perverses - 1973 - Norifumi Suzuki

Chiennes de garde

Si les lycéennes du pré-générique portent un masque rouge et un brassard sur lequel on peut y lire le mot discipline, elles ne sont pas pour autant des rebelles au service d’une idéologie quelconque, rien à voir avec d’éventuelles revendications estudiantines, ici ces symboles sont inversés, presque tourné en dérision. Ces jeunes femmes appartiennent à un comité spécial, chargé par l’administration de faire régner l’ordre au sein des rangs des élèves, où quand les apparences rebelles servent la soumission vulgaire d’une institution attachée à l’argent et à sa réputation plutôt qu’à l’état de ses services et de son fonctionnement général. Les adultes se déchargent de leurs responsabilités en confiant à ce comité les pleins pouvoirs pour veiller à faire respecter les règles du pensionnat. Ces jeunes chiennes profitent largement de leur statut, recevant de l’argent, participant à des réunions importantes mais aussi disposant d’un confort de vie bien supérieur à leurs camarades, pour exemple les douches, propres et grandes, permettant à chacune de prendre ses aises quand les autres sont entassées entre elles dans une salle de bain crade et vieillotte.

Le constat est toujours le même quand les individus touchent un peu le pouvoir, ils deviennent fous et incontrôlables, faisant apparaître leur profonde arrogance et mépris pour les autres, au point d’en arriver à tuer et d’être couvert par une administration composée de lâches et d’aveugles osant prétendre enseigner des valeurs morales quand ils rachètent quotidiennement leurs erreurs, l’argent vaut bien sa non-conscience. En tout cas, ces jeunes chiennes se permettent d’humilier, allant jusqu’à se prendre pour des maîtresses décidant de ce qui bon ou pas, et vérifiant chez les autres absolument tout, du sac à l’état du vagin, sous les règles il y a cette constante volonté de s’affirmer et d’écraser les autres, de garder un contrôle sur ces âmes trop effrayées pour se faire entendre, acceptant ce genre de traitement abominable dans l’ombre.

Le Pensionnat des jeunes filles perverses - 1973 - Norifumi Suzuki

Trois rebelles face à une institution

Cette situation est bousculée par trois jeunes délinquantes, trois jeunes femmes qui malgré leur jeune âge ne se laissent pas faire par les hommes ou par des règles. D’ailleurs avant de débarquer dans le pensionnat, de courtes séquences viennent les introduire brièvement mais avec efficacité. Celle qui deviendra la chef du clan des rebelles ne paye pas ses transports et sautent volontiers au-dessus des tourniquets du métro, c’est la même chose pour se déplacer, elle prend son porte-clés magique et s’essaye à la première voiture qu’elle trouve mais se voit dérangée par le propriétaire un peu à la ramasse et une horde de flics se précipitant sur elle, impossible de s’en défaire. La seconde se fait agresser par des yakuzas pour la simple raison qu’elle ne s’est pas poussée de la rue lors du passage de ces chiens errants. Qu’importe la force de ces hommes, elle sort son rasoir et les provoque, mais une nouvelle fois la police doit intervenir pour calmer le jeu. La dernière n’est pas vraiment intéressée par la violence, chez elle ce qui compte c’est le sexe et quand elle se fait prendre en auto-stop elle paye à sa manière, en allant secouer avec vigueur la virilité d’un pauvre conducteur tellement surpris qu’il provoque un accident, la police intervient.

D’entrée, chacune de ses jeunes femmes montre un caractère particulier rompant avec les habituelles lycéennes soumises et timides, ici elles s’imposent coûte que coûte, ce qui leur posera de nombreux problème dans ce pensionnat faussement stricte. Avec elles, va se mettre en place la révolte des jeunes femmes envers l’autorité, à commencer par ce pseudo comité de discipline. Durant ce processus de préparation, nous allons assister à de nombreuses humiliations, une lycéenne se retrouvera obliger de se pisser dessus en pleine classe sur pression du comité qui l’empêche d’aller aux toilettes ou encore à quelques passages obligatoires sur le sexe, comme la scène des douches qui sert d’excellent prétexte pour cadrer avec insistance quelques secondes une poitrine prenant l’eau ou une relation lesbienne dans les chiottes sur fond de musique classique rythmée par les cris de jouissance.

Le Pensionnat des jeunes filles perverses - 1973 - Norifumi Suzuki

L’union des opprimées

Dans la recherche de la vengeance, prenant en compte la mort injustifiée d’une pauvre lycéenne, nos droits jeunes femmes vont devoir s’unir, se voyant rejointe par d’autres têtes dures qui souhaitent participer à la destruction du pensionnat. Toujours le même topo, un groupe vaut mieux qu’une personne seule, autant mettre sa force en commun et permettre à chacun de ramener des informations précieuses pour trouver un plan. Il s’avère qu’elles vont être aidé par un journaliste énigmatique cultivant une certaine classe avec son imperméable noir et son costume propre, sa cigarette élégamment allumée par un briquet tout aussi classe, sans oublier ses lunettes, pour lui le chantage c’est sa vie. L’enquête de ce petit groupe va révéler un constat effroyable sur le pensionnat. On se rend compte que cette institution, tout comme les autres en ville, sont tous connectées entre elles par l’argent, le commissaire, le maire, le proviseur sont tous des copains désirant se partager avec plaisir ce gâteau financièrement plus qu’intéressant.

Par ces connexions, l’hypocrisie s’étend à toute la ville, et en fait au pays entier quand on se rappelle que le Président est à la base de ces magouilles. De cette façon, la corruption est généralisée à tout le pouvoir politique en place. Mais à cela, le film ne pouvait mettre de côté l’image des lycéennes et le fantasme qu’elles expriment pour les adultes. C’est ce qui servira à faire tomber les hommes importants de la ville, jouer du fantasme et exploiter le fait que ces jeunes femmes sont mineures. Le Président n’échappe pas à cette logique, à croire que l’album photo du pensionnat lui sert de sélection pour sa soirée, le viol est anodin même s’il est réprimandé par la loi. Impossible de ne pas éprouver un rejet de la part d’une jeunesse folle et rebelle, contemplant la déchéance des aînés et ce manque flagrant de responsabilité, à tous niveaux. L’émeute final, énorme bordel partant dans tous les sens où les lycéennes s’opposent à l’autorité policière après avoir complètement dégradée le pensionnat, cassant fenêtres tables, balayant l’ordre stricte mais hypocrite d’antan.

Le Pensionnat des jeunes filles perverses - 1973 - Norifumi Suzuki

Au pensionnat des sévices…

La réalisation parvient à traduire efficacement ces idées, que ce soit l’humiliation ou le sentiment d’un bordel généralisé. Norifumi Suzuki soigne ses plans, en devant tout de même respecter les impératifs du genre ou quelques aberrations marrantes et sans suite, il multiplie donc ses angles penchés capturant aussi bien la structure générale du pensionnat que les lycéennes posant avec rigueur. Il va essayer par la même occasion de nous faire vivre certaines situations de l’intérieure, nous plaçant en position de victime regardant avec inquiétude ses agresseurs à l’image de la séquence d’ouverture. Dans une idée similaire, on peut citer l’humiliation en classe de cette lycéenne qui essaye tant bien que mal de se retenir, sachant qu’elle ne peut définitivement pas aller aux toilettes, le réalisateur ne peut que profiter de cette retenue infernale pour la rendre concret, nous la faire vivre. Il ne s’arrête pas qu’à ses plans venant appuyer la souffrance, aidé par un léger mouvement avant qui renforce le sentiment de fatalité, il pense aussi à l’importance des sons qu’il fait durer pour marquer cette impression de sans fin, le moindre bruit de la classe est alourdi, et rajouté d’un écho. Plus que jamais, l’humiliation devient une expérience là où il se limitera plus tard qu’à des gros plans de poitrines sanguinolentes, en se laissant aller parfois au sentiment de fatalité.

Le Pensionnat des jeunes filles perverses - 1973 - Norifumi Suzuki

Barricades et emeutes : à mort l’autorité

Avec ce film, les lycéennes sortent d’un fantasme masculin pour devenir des femmes désireuses de provoquer l’autorité corrompue d’un pays en déchéance qui ose prétendre porter les bonnes valeurs en souhaitant faire des délinquantes d’honorables jeunes femmes prêtes à servir cette société. Ici, les hommes sont dans pantins qui vont d’un poste à l’autre, il n’y a plus de rigueur et de sérieux dans le travail, ce qui compte c’est de faire perdurer ses avantages et son pouvoir sur le reste de la population. La jeunesse soumise n’a donc pas d’autre moyen pour se faire entendre que de clamer sa liberté par la violence ou les émeutes, pointant l’hypocrisie généralisée qui est la seule responsable d’une situation pareille. Et si les lycéennes n’ont que leur corps pour soumettre les hommes, il en est presque de même pour ce journaliste classe qui se doit de faire dans le chantage pour survivre, mettant son apparence et ses actes en contradiction. Les bonnes espérances terminent dans les flammes de la liberté.

**Le film a été détourné par le situationniste René Vienet sous le titre “Les Filles de Kamaré“.



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